État des Lieux 01
L’expérience vécue
Hiver 2017-2018
Éditorial
État des Lieux 01
L’expérience vécue
Hiver 2017-2018
par Anne-Laure Iger
État
des lieux s'est construit doucement.
De
proche en proche.
Autour
d'un café, d'une bière, d'une boîte de sardines.
Dans
une salle enfumée, dans un garage bruyant,
dans
l'intimité d'une cuisine ou dans celle d'une chambre.
Il
répond à une volonté de concilier, dans un même objet papier
relié : écriture,
luttes contemporaines – intimes comme publiques – et
expérimentations.
Depuis quelques années, un certain nombre de penseurs contemporains font état d’une démission de la critique et d’un abandon réel des tribunes publiques. Pourtant, lorsque nous discutons au quotidien, outre les petits tracas de chacun, force est de constater que tous, nous sommes animés par des engagements, des idées, des passions. Malheureusement, bien souvent, ces élans du cœur, ces indignations, ces revendications, ces partis pris s’évanouissent aussi vite que le contenu du verre que l’on vient de commander ; pas simplement parce que nos opinions sont aussi fugaces qu’une gorgée de bière mais plutôt parce que l’espace et les outils, voire simplement l'habitude nous manquent pour parvenir à fixer nos opinions d’une manière plus pérenne en dépit de leur possible fragilité.
À cela, d’aucuns répondront qu’il suffit de conquérir la « critique ».
En réalité, bon nombre d’entre nous ne sont pas prêts ou n’ont pas le désir de placarder leurs convictions, leurs doutes ou leurs cheminements sur les réseaux sociaux, média le plus aisément accessible. Pour ce qui est des armes, on a beau avoir une tête bien faite et bien pleine, on a bien souvent peur de figer et de présenter aux yeux de tous des raisonnements ou des émois, en dehors du cadre scolaire, militant ou de celui de la commande. Alors, en somme, même si l’envie est présente, rares sont les « happy few » qui osent et parviennent à coucher leurs partis pris sur le papier.
Face, donc, à cette démission (involontaire?) de la critique – la nôtre – la proposition d’État des Lieux est de faire ensemble l’exercice de la critique et de l’engagement. Sans avoir l'ambition de révolutionner les idées qu'elle convoque ni même de se frotter vraiment à un journalisme d'engagement, notre revue se place à la croisée entre le fanzine regroupant des travaux individuels et le compte-rendu collaboratif. Elle propose une réflexion protéiforme collective et cherche à interroger non pas un domaine ou une pratique mais, à éprouver la notion de « critique ».
Pour donner corps à État des Lieux, comme on déroule une histoire, j'ai raconté aux uns et aux autres l'envie de produire une revue qui questionnerait les usages contemporains de la critique ; de sa démission à sa réappropriation. Nous y trouvions tous un écho plus ou moins viscéral. Alors, nous nous sommes retrouvés. Une douzaine à chaque fois. Autour d'une soupe ou d'une bière, chacun a pris la parole et a présenté sa proposition. Nous avons débattu des intentions, des thématiques, des formats en essayant toujours de questionner la notion de critique et ses ressorts. Ces moments de rencontre, particulièrement riches, ont donné naissance ou ont confirmé les productions qui suivent et ont permis, dans certains cas, une maturation autant substantielle que formelle.
État des lieux– 01 convoque la critique, en la circonscrivant à un temps et à un lieu - l'hiver 2017-18, à Bruxelles et dans ses alentours européens - en l'envisageant sous le prisme de l'expérience vécue. Comme un inventaire, il égraine nos transports, nos passions et nos luttes. Bien que non exhaustif, il trace les contours flous de nos engagements et constitue un témoignage de nos quotidiens. Les contributrices et contributeurs y ont pris acte pour le plaisir de partager, de s’essayer, de jouer et de construire ensemble, chacun à leur manière, un portrait imparfait, incomplet, tonitruant mais sincère de ce qui nous entoure et peuple notre quotidien. Tous se sont astreints à partir d'un morceau de vie passé, présent, rêvé ou narré, à faire émerger une prise de position inaccoutumée, pas forcément pérenne ou achevée, mais certainement attentive à un environnement et à une époque. Ce premier numéro consacré au « vécu » amorce une série dont l'ambition est de traiter semestriellement un « outil » de la critique. Souhaitons que ce premier volet vous enchante et que le fil d’Etat des Lieux continue doucement de se délier pour célébrer la critique.